2.5.1 Le diagramme de forces
Pour raisonner sur plusieurs forces à la fois, la biomécanique utilise toujours le même outil : le diagramme de forces. Le principe est simple : on isole le corps étudié de son décor, et on dessine, une par une, toutes les forces qui s'exercent sur lui. Seules les forces externes y figurent, jamais les internes (§2.4)1.
Construisons-le sur le cube que Marcel fait glisser (la scène du premier effet, §2.2). Quelles forces s'exercent sur le cube ?
- La poussée des mains : deux mains, donc deux forces — on trace une seule flèche, leur somme, comme au §2.3.
- La force gravitationnelle, qui tire le cube vers le bas.
- La force du sol, qui le porte et pousse vers le haut — c'est la force normale du §2.4. Sans elle, le cube s'enfoncerait dans le sol.
- Le frottement, une force de contact qui s'oppose au glissement entre deux surfaces en contact2 — dirigée ici vers l'arrière, contre l'avancée du cube. Répartie sur toute la surface de contact, elle se trace, elle aussi, en une seule flèche.
Quatre flèches, et le diagramme est complet. Notez bien ce qu'on vient de construire : c'est le diagramme de forces du cube. On aurait tout aussi bien pu faire celui de Marcel — mais les forces dessinées auraient été différentes, puisque ce ne sont pas les mêmes forces qui s'exercent sur lui.
2.5.2 La résultante : la force qui reste
Le diagramme dresse l'inventaire des forces, et sert un second objectif : prédire si l'état du mouvement du corps va changer en réponse à toutes ces forces — et si oui, dans quelle direction, dans quel sens et avec quelle intensité.
Pour cela, il n'y a qu'une chose à chercher : la force unique qui remplacerait toutes les autres. Elle porte un nom — la résultante, aussi appelée force nette : la somme de toutes les forces appliquées à un corps3. C'est elle, et elle seule, qui détermine ce qui va arriver au mouvement de ce corps.
Commençons par le cas le plus simple : les deux mains de Marcel, deux forces de même direction et de même sens. La méthode s'appelle le bout-à-bout : on place les flèches bout à bout, la pointe de la première contre le départ de la seconde ; la résultante est la flèche qui relie le départ de la première à la pointe de la dernière. Comme les deux forces vont dans le même sens, le résultat est immédiat : une flèche plus longue, dont l'intensité est la somme des deux — deux mains à 500 N donnent une résultante de 1 000 N.
2.5.3 Le cas général : les flèches bout à bout
Même méthode, quatre forces — sauf qu'elles ne sont plus alignées, et c'est le cas général. On redessine les quatre flèches du diagramme dans un repère, bout à bout — la pointe de l'une contre le départ de la suivante. L'ordre est libre : quelle que soit la flèche par laquelle on commence, le résultat est le même3.
Lisons le tracé. Verticalement, tout se compense : la force gravitationnelle tire vers le bas, le sol pousse vers le haut, avec la même intensité et la même direction mais des sens opposés — leur somme est nulle. Horizontalement, rien ne se compense entièrement : la poussée des mains est plus grande que le frottement. Le tracé ne se referme donc pas — le polygone reste ouvert — et la flèche qui relie le départ de la première force à la pointe de la dernière est la résultante : non nulle, orientée vers l'avant.
La résultante n'est pas nulle : les forces appliquées au cube ne se compensent pas toutes, et ce qui reste de leur somme modifie l'état du mouvement — le cube accélère, il avance. Ce régime porte un nom : quand la résultante n'est pas nulle, on est dans le domaine de la dynamique, l'étude du mouvement des corps en relation avec les forces qui s'exercent sur eux4.
2.5.4 La résultante nulle : l'équilibre
Refaisons exactement la même chose sur un cas que vous connaissez bien : vous, assis. Le diagramme compte trois forces : la force gravitationnelle vous tire vers le bas ; l'assise vous pousse vers le haut ; le sol pousse vos pieds vers le haut. (Le dossier, lui, pousse horizontalement — si vous vous tenez droit, il n'a presque rien à faire, et on le laisse de côté.)
Bout à bout, le tracé réserve une surprise : la dernière flèche retombe exactement sur le départ de la première. Le polygone se referme. Il n'y a plus rien à relier : la résultante est nulle. Et le tracé montre au passage que ce n'est pas l'assise seule qui compense la force gravitationnelle — c'est l'assise plus le sol, additionnées : les deux flèches montantes s'empilent jusqu'à atteindre la longueur de la descendante.
La résultante est nulle : l'action de l'ensemble des forces s'équilibre, et le corps est donc en équilibre. C'est le domaine de la statique, l'étude des forces qui s'exercent sur les corps en équilibre5.
C'est le message le plus important de cette section : la présence de forces ne produit pas forcément un mouvement. Des forces s'exercent sur vous en ce moment même, de partout — et vous ne bougez pas. Ce qui compte, pour le mouvement, c'est ce qui reste une fois qu'on les a toutes additionnées.
Récapitulons le chemin parcouru depuis le début du chapitre : trois informations → une flèche (§2.3) ; plusieurs forces → un diagramme (§2.5) ; leur somme → la résultante, nulle (équilibre, statique) ou non nulle (le mouvement change, dynamique). Reste la vraie question, celle qui occupe tout le reste du chapitre : comment, précisément, une force modifie-t-elle l'état du mouvement ? C'est l'objet de la section 2.6.
- Diagramme de forces
- Schéma où l'on isole le corps étudié et où l'on dessine toutes les forces externes qui s'exercent sur lui. On n'y représente jamais ni les forces internes, ni les forces que ce corps exerce sur d'autres.
- Frottement
- Force de contact qui s'oppose au glissement entre deux surfaces en contact.
- Résultante (ou force nette)
- La somme de toutes les forces appliquées à un corps : la force unique qui remplacerait toutes les autres. Elle seule détermine ce qui arrive au mouvement d'ensemble du corps.
- Équilibre
- État d'un corps dont la résultante des forces est nulle.
- Statique
- L'étude des forces qui s'exercent sur les corps en équilibre (résultante nulle).
- Dynamique
- L'étude des corps dont le mouvement change sous l'effet des forces (résultante non nulle). À ne pas confondre avec la cinétique, qui nomme l'ensemble de l'étude des forces : statique et dynamique en sont les deux régimes.
- Construire le diagramme de forces d'un cas simple : isoler le corps étudié et dessiner les forces externes qui s'exercent sur lui.
- Définir la résultante (force nette) et la tracer par la méthode du bout-à-bout.
- Conclure à partir de la résultante : nulle → équilibre (statique) ; non nulle → le mouvement change (dynamique).
- Expliquer pourquoi la présence de forces ne suffit pas à produire un mouvement.