Aller au contenu principal

5.14 En marche : le chuteur garde son centre de masse plus près de son appui

BiomécaniqueÉquilibreSection 5.147 min de lecturemis à jour le 28 septembre 2026
Objectifs de la section

Reste la marche, la situation la plus fréquente de la vie quotidienne : la personne âgée qui a déjà chuté y garde la projection de son centre de masse plus près de son appui que l'adulte jeune. Cette section présente ce constat, puis ses deux causes, celles du pas court vues au chapitre 4 : l'une subie, l'autre choisie. À la fin de cette section, vous devez être capable de décrire où se trouve la projection du centre de masse au début de l'appui sur un pied, de dire ce qui change chez la personne âgée qui a déjà chuté, et d'expliquer la part subie et la part choisie de ce changement.

5.14.1 Ce qu'on observe : un déséquilibre plus petit à chaque pas​

Les sections 5.12 et 5.13 ont décrit ce que l'âge change debout, puis face à une perturbation externe. Reste la marche. Le chapitre 4 l'a montré : avec l'âge, le pas raccourcit (§4.10.2). Cette section regarde ce que ce pas plus court change pour le centre de masse.

Plaçons-nous à l'instant où le pied arrière quitte le sol :

  1. le seul appui est alors le pied avant : c'est le début du simple appui, et le polygone de sustentation se réduit à ce pied ;
  2. la projection verticale du centre de masse n'est pas encore au-dessus de ce pied : elle est derrière lui (et légèrement en dedans), hors du polygone1 ;
  3. la distance qui la sépare du pied avant est, en moyenne, d'environ 12 cm chez l'adulte jeune, et d'environ 8 cm chez la personne âgée qui a déjà chuté2.

Dans la vidéo, vous aurez sûrement remarqué que, chez la personne âgée, le pied avant a été posé moins loin devant le centre de masse. Le déséquilibre engagé à chaque pas est donc plus petit : la personne âgée qui a déjà chuté garde son centre de masse plus près de son appui. Les auteurs de l'étude y voient une marche prudente3.

À l'instant où le pied arrière quitte le sol, vue de trois quarts arrière : à gauche, l'adulte jeune, la projection verticale du centre de masse à environ 12 cm derrière le pied avant ; à droite, la personne âgée, à environ 8 cm (moyennes d'une étude).
Figure 5.23 — À l'instant où le pied arrière quitte le sol, vue de trois quarts arrière : à gauche, l'adulte jeune, la projection verticale du centre de masse à environ 12 cm derrière le pied avant ; à droite, la personne âgée, à environ 8 cm (moyennes d'une étude).Source : diaporama CM4, dia 46.

L'étude a comparé trois groupes : 20 adultes jeunes, 10 personnes âgées en bonne santé qui n'avaient pas chuté, et 10 personnes âgées qui avaient chuté (tableau 5.3)2.

Tableau 5.3 — Distance entre la projection verticale du centre de masse et le pied avant, à l'instant où le pied arrière quitte le sol (moyenne ± écart-type).

GroupeDistance
Adultes jeunes12,4 ± 2,5 cm
Personnes âgées n'ayant pas chuté10,4 ± 2,4 cm
Personnes âgées ayant chuté8,3 ± 2,4 cm

Dans le tableau de l'étude, seule la valeur des personnes âgées qui avaient chuté est signalée comme significativement différente de celle des jeunes ; celle des personnes âgées qui n'avaient pas chuté se situe entre les deux. C'est pourquoi le constat porte sur la personne âgée qui a déjà chuté, et non sur la personne âgée en général. Ce sont aussi des moyennes, sur de petits groupes : d'une personne à l'autre, les valeurs varient.

5.14.2 Pourquoi : une part subie, une part choisie​

Le chapitre 4 a donné deux lectures du pas court de la personne âgée : une faiblesse, subie, et une stratégie, choisie (§4.10.2). Ce sont les deux causes de ce constat.

La part subie : une poussée plus faible. Ce qui projette le centre de masse devant le pied d'appui, c'est la poussée de la jambe en fin d'appui, produite surtout par les muscles fléchisseurs plantaires de la cheville (les muscles du mollet). Une méta-analyse de 29 études, comparant des personnes âgées en bonne santé à des adultes jeunes, montre que cette poussée diminue avec l'âge : les effets de l'âge sont modérés à grands sur la mobilité active de la cheville pendant la marche (son amplitude de mouvement, plus faible chez la personne âgée), sur le moment de force et la puissance qui propulsent le corps, et sur les forces de réaction du sol4. L'enchaînement est le suivant :

  • moins de force et de puissance à la cheville en fin d'appui ;
  • donc moins de poussée vers l'avant ;
  • donc un pas plus court ;
  • donc un pied avant posé moins loin devant le centre de masse, et un centre de masse qui reste près de ses appuis.

La part choisie : une prudence. Garder son centre de masse plus près de ses appuis, c'est réduire le déséquilibre engagé à chaque pas, et donc le déséquilibre à rattraper au pas suivant (§5.10). Les auteurs de l'étude évoquent eux-mêmes les deux causes : ce comportement pourrait traduire la peur d'une chute latérale ou vers l'arrière, aussi bien qu'une force musculaire réduite3. Une étude prospective était déjà arrivée à une conclusion voisine : le pas plus court, la marche plus lente et le double appui prolongé, longtemps tenus pour des facteurs de risque de chute, pourraient être des adaptations stabilisatrices liées à la peur de chuter5.

Comme au chapitre 4, les deux causes coexistent souvent : la faiblesse impose une limite, la prudence s'installe dedans.

Glossaire de la section2 termes
Simple appui
La phase de la marche pendant laquelle un seul pied est au sol ; le polygone de sustentation se réduit alors à ce pied.
Fléchisseurs plantaires
Les muscles du mollet, qui étendent la cheville (pointe du pied vers le bas) et produisent l'essentiel de la poussée en fin d'appui.
À la fin de cette section, je dois être capable de…0 / 3
  1. Décrire où se trouve la projection verticale du centre de masse à l'instant où le pied arrière quitte le sol.
  2. Dire ce qui change chez la personne âgée qui a déjà chuté, et pourquoi le constat ne porte pas sur la personne âgée en général.
  3. Expliquer la part subie (une poussée plus faible) et la part choisie (une prudence) de ce changement.
Vérifiez votre compréhensioncorrigé au clic

Non. Le pied arrière vient de quitter le sol : le polygone de sustentation se réduit au pied avant. La projection verticale du centre de masse n'est pas encore au-dessus de ce pied : elle est derrière lui, hors du polygone.

Une poussée plus faible en fin d'appui projette moins le centre de masse vers l'avant ; le pas est plus court ; le pied avant est donc posé moins loin devant le centre de masse, qui reste plus près de ses appuis.

Parce que le déséquilibre engagé à chaque pas est plus petit : plus la projection du centre de masse reste près de l'appui, moins il y a de déséquilibre à rattraper au pas suivant.

Sources​

  1. Lugade V., Lin V., Chou L.-S. (2011), Center of mass and base of support interaction during gait, Gait & Posture 33(3):406-411, p. 408 (PDF — localisateur en clair). https://smithengineering.queensu.ca/mme/faculty/deluzio/jam/files/04.08.2011_Renata.pdf — verbatim : « At toe off, the CoM is medial and posterior to the BoS, with the CoM velocity directed towards the medial border of the supporting limb ». ↩

  2. Lugade et al. (2011), table 1, p. 410 — « CoM separation » au décollement des orteils (la plus courte distance entre le centre de masse et le polygone de sustentation) : adultes jeunes (n = 20) 12,4 (2,5) cm ; personnes âgées en bonne santé (n = 10) 10,4 (2,4) cm ; personnes âgées ayant chuté (n = 10) 8,3 (2,4) cm. Seule la valeur des chuteurs porte l'astérisque de la table, « Significant difference from HY (P < .0167) » ; aucune ne porte la marque « Significant difference from HE ». Le texte des résultats (p. 408) indique toutefois une séparation plus grande chez les jeunes « when compared to both HE and EF ». ↩ ↩2

  3. Lugade et al. (2011), p. 408 — verbatims : « By maintaining a shorter separation of the CoM outside the BoS, elderly fallers demonstrated a conservative gait pattern » ; « Smaller distances to the border among elderly fallers could be indicative of a fear of a sideways or backwards fall, as well as reduced muscle strength ». ↩ ↩2

  4. Boyer K.A., Johnson R.T., Banks J.J., Jewell C., Hafer J.F. (2017), Systematic review and meta-analysis of gait mechanics in young and older adults, Experimental Gerontology 95:63-70 (manuscrit accepté, PDF — localisateur en clair), Discussion — verbatim : « Twenty-nine cross-sectional studies of healthy older adults (71.6±3.3 years) as compared to young adults (27.2±2.1 years) were identified for inclusion in this analysis. The results show that there are significant moderate-to-large standardized effects of age for ankle kinematics, for propulsive ankle moments and powers, and for ground reaction forces » ; Résultats : « A large standardized effect was found for the ankle range of motion (ROM) (SE=-0.89, p=0.00) indicating a smaller ROM for older individuals » (effet qui n'est plus significatif lorsque les groupes marchent à la même vitesse). ↩

  5. Maki B.E. (1997), Gait changes in older adults: predictors of falls or indicators of fear?, Journal of the American Geriatrics Society 45(3):313-320, résumé, p. 313 (PDF — localisateur en clair) — verbatim : « Changes in gait cited previously as risk factors for falling, i.e., decreased stride length and speed and prolonged double support, may in fact be stabilizing adaptations related to fear of falling ». ↩