5.15 Entraîner le rattrapage
L'exercice physique général réduit les chutes des personnes âgées, mais pas assez : une explication est qu'il n'entraîne pas spécifiquement le rattrapage d'un déséquilibre. Cette section présente l'entraînement par perturbation, puis la nécessité de perturber aussi dans la direction médio-latérale. À la fin de cette section, vous devez être capable d'expliquer pourquoi l'exercice général ne suffit pas, de définir l'entraînement par perturbation et ce qu'il apporte, et de dire pourquoi il faut aussi entraîner l'équilibre médio-latéral.
5.15.1 L'exercice général réduit les chutes, mais pas assez
Les programmes d'exercice physique général (force, équilibre, endurance) réduisent les chutes des personnes âgées. Une revue Cochrane de 2019, qui a rassemblé 108 essais randomisés menés auprès de personnes âgées vivant à domicile, conclut que l'exercice réduit le taux de chutes d'environ un quart : de 23 %, d'après les 59 études qui l'ont mesuré1. (Le taux de chutes est le nombre moyen de chutes par personne et par unité de temps, par exemple par an2.)
C'est un effet réel, et il reste insuffisant. Une explication est proposée3 :
- les exercices d'équilibre « classiques » consistent surtout à maintenir l'équilibre dans une posture, immobile ou en mouvement ;
- or une chute survient quand la personne ne parvient pas à répondre à une perturbation (§5.11.1) ;
- ces programmes n'entraînent donc pas spécifiquement le mécanisme qui échoue lors d'une chute : le rattrapage d'un déséquilibre.
5.15.2 Rattraper un déséquilibre : l'entraînement par perturbation
Le vieillissement dégrade deux capacités décrites aux sections 5.12 à 5.14 : rattraper un déséquilibre, et contrôler l'équilibre médio-latéral. Chacune s'entraîne spécifiquement.
La première s'entraîne par l'entraînement par perturbation : la personne subit, de façon répétée, des perturbations de son équilibre, et doit produire à chaque fois la réaction qui évite la chute4. Les études l'ont réalisé avec des tapis roulants qui accélèrent brusquement, des plateformes mobiles, des glissades provoquées, ou des poussées et des tractions exercées par l'intervenant4.
Ses effets sont établis à deux niveaux :
- sur le rattrapage lui-même : dans une revue systématique de neuf études, huit rapportent une amélioration de la réponse de rattrapage aux perturbations5 ;
- sur les chutes dans la vie courante : une méta-analyse de 25 essais randomisés montre que, dans les essais qui ont suivi les chutes, les personnes entraînées ont environ un quart de risque en moins de chuter (rapport de risque 0,75), et chutent moins souvent que les personnes des groupes témoins6.
Dans les structures collectives où vous serez amenés à travailler, vous ne disposerez pas du matériel d'un laboratoire de recherche : ni plateforme mobile, ni tapis roulant capable d'accélérer brusquement. Les exercices qui travaillent spécifiquement le rattrapage peuvent pourtant être réalisés avec du petit matériel. Deux exemples :
- marcher en groupe dans un espace restreint et, au signal, se passer un médecine-ball : la réception de la charge déséquilibre, et il faut la rattraper ;
- en binôme, une bande élastique passée autour de la taille : pendant la marche, le partenaire tire d'un coup bref, vers l'avant, vers l'arrière ou latéralement.
Ces exercices n'ont pas été testés tels quels dans les études : ils appliquent le principe démontré, une perturbation extérieure et imprévue, rattrapée de façon répétée. Pour qu'ils entraînent bien le rattrapage, la perturbation doit rester brève et imprévue, comme dans les études, qui entraînent la réponse à des perturbations soudaines7 : une traction lente ou annoncée s'anticipe, et la personne n'a plus rien à rattraper.
5.15.3 L'équilibre médio-latéral : perturber latéralement, sur un pied
La seconde capacité est l'équilibre médio-latéral. Dans les études d'entraînement par perturbation, les perturbations sont le plus souvent appliquées vers l'avant ou vers l'arrière. Deux constats plaident pourtant pour perturber aussi latéralement8 :
- c'est l'équilibre médio-latéral qui se dégrade avec l'âge (§5.13) ;
- un entraînement qui ne perturbe que vers l'avant et vers l'arrière n'améliore pas forcément le rattrapage d'une perturbation latérale : ce qui est gagné dans une direction ne se reporte pas forcément sur les autres.
C'est sur un seul pied que la marge médio-latérale est la plus petite, et le temps pour corriger le plus court (§5.13.3) : c'est là qu'on entraîne des corrections rapides. Les auteurs qui ont décrit le pas croisé recommandent ainsi des exercices qui sollicitent des contractions rapides des muscles de la hanche en appui, et des pas répétés, provoqués ou volontaires, dans plusieurs directions, avec des transferts de poids rapides d'une jambe sur l'autre9. Par exemple :
- une bande élastique placée autour des hanches, qu'un camarade tire latéralement d'un coup bref, la personne étant debout sur deux pieds, puis sur un pied ;
- des passes latérales de médecine-ball ;
- des transferts de poids rapides d'une jambe sur l'autre.
5.15.4 Un principe de préparation physique : la spécificité
C'est le principe de spécificité de la préparation physique : on entraîne spécifiquement la tâche qu'on veut améliorer7. C'est aussi ce que ce chapitre a dit du contrôle postural : une compétence, qui se forme en répondant à des perturbations (§5.7.2). La force, l'équilibre et l'endurance gardent chacun leur intérêt ; mais si l'objectif est de réduire le risque de chute, il faut reproduire ce qui provoque la chute, une perturbation qui rompt l'équilibre, et entraîner le rattrapage, dans toutes les directions.
Pour les personnes âgées à risque de chute, un programme d'activité physique adaptée est prescrit par le médecin et dispensé par un professionnel de l'activité physique adaptée (enseignant en activité physique adaptée, kinésithérapeute)10. Dans les séances que vous encadrez, le rôle est de faire pratiquer des exercices adaptés au niveau de chacun, en sécurité, et d'observer : une personne qui fait plusieurs petits pas pour se rattraper, qui croise les jambes, qui hésite ou qui refuse un exercice par peur de tomber. Ces observations, transmises à l'équipe qui accompagne la personne, sont précieuses.
- Taux de chutes
- Le nombre moyen de chutes par personne et par unité de temps (par exemple, par an).
- Entraînement par perturbation
- Un entraînement dans lequel la personne subit, de façon répétée, des perturbations de son équilibre, et doit produire à chaque fois la réaction qui évite la chute.
- Principe de spécificité
- En préparation physique, le principe selon lequel on améliore une tâche en entraînant cette tâche elle-même.
- Expliquer pourquoi l'exercice physique général, efficace, ne suffit pas à prévenir les chutes.
- Définir l'entraînement par perturbation et dire ce qu'il apporte, sur le rattrapage et sur les chutes.
- Expliquer pourquoi il faut aussi perturber latéralement, et pourquoi sur un pied.